Comprendre la distance psychologique : pourquoi le changement climatique nous semble si loin
Octobre 2025
Pourquoi avons-nous parfois du mal à nous sentir vraiment concernés par le changement climatique ?
La réponse se trouve dans une notion essentielle en psychologie sociale : la distance psychologique.
Nous nous inspirons ici de l'article de recherche “ Il faut faire vite, ça chauffe ” : Distance psychologique, changement climatique et comportements écocitoyens , écrit par Camille Langlais, Raquel Bertoldo, Séverin Guignard et Cécile Sénémeaud, publié en Février 2024.
La publication est accessible via ce lien : https://hal.science/hal-04448690v1/document
Qu’est-ce que la distance psychologique ?
La distance psychologique décrit la manière dont un évènement est perçu comme proche ou éloigné de nous.
Cette perception n’est pas seulement géographique — elle repose sur quatre dimensions complémentaires :
- Distance temporelle : l’évènement est-il perçu comme proche ou lointain dans le temps ?
- → « Une catastrophe prévue dans 50 ans » paraît moins urgente qu’une canicule annoncée demain.
- Distance spatiale : l’évènement se produit-il près de moi ou dans une autre région du monde ?
- → Une inondation en Asie semble souvent plus lointaine qu’une crue dans ma ville.
- Distance sociale : concerne-t-il moi-même ou les autres ?
- → Un risque pour “les générations futures” paraît plus abstrait qu’un danger pour mes proches.
- Distance hypothétique : est-il perçu comme certain ou incertain ?
- → Si je doute que cela se produise, je me sens moins concerné.
Le changement climatique a tendance à être perçu comme lointain dans toutes ces dimensions : futur, global, concernant “les autres”, et incertain dans ses effets.
C’est ce qu’on appelle la Distance Psychologique au Changement Climatique (DPCC).
Cette distance constitue un obstacle majeur à la mise en place de comportements écologiques durables.
Réduire la DPCC : une solution évidente ? Pas forcément.On pourrait croire qu’il suffit de rendre le changement climatique plus proche pour inciter à agir. Mais les recherches montrent que ce n’est pas si simple.
L’efficacité d’un message dépend à la fois :
- du contenu du message,
- de la personnalité de celui qui le reçoit.
Certaines personnes sont plus tournées vers le futur, d’autres vers le présent.
Les personnes orientées vers le futur réagissent mieux à des messages soulignant les bénéfices à long terme.
Exemple : “Une ville plus verte pour les générations à venir.”
Les personnes centrées sur le présent sont plus sensibles aux bénéfices immédiats.
Exemple : “Respirer un air plus pur améliore votre santé dès aujourd’hui.”
2. Le niveau d’empathieL’empathie joue aussi un rôle important :
Les personnes très empathiques réagissent de manière similaire à des victimes proches ou lointaines.
Les personnes peu empathiques, en revanche, ne se sentent concernées que lorsque les victimes sont proches socialement ou géographiquement.
3. Le niveau d’abstraction cognitiveLa manière de penser influence également la réception du message :
Les individus qui pensent de manière abstraite (le pourquoi) sont plus sensibles aux effets à long terme.
Ceux qui pensent de manière concrète (le comment) réagissent mieux aux effets immédiats et concrets.
Les émotions : moteur ou frein à l’action ?Les émotions ressenties dépendent elles aussi de la distance psychologique :
- À grande distance, on ressent des émotions abstraites comme l’espoir, la culpabilité ou la fierté, qui encouragent une action réfléchie et durable.
- À faible distance, on ressent des émotions intenses comme la peur ou l’anxiété.
Elles peuvent stimuler l’action, mais aussi provoquer du déni si la menace paraît trop forte.
Les facteurs sociaux et identitairesL’identité sociale influence la manière dont la distance agit sur nos comportements. Les individus ayant une identité locale (attachés à leur région, leur communauté) suivent davantage les normes sociales locales.
→ La proximité temporelle ou spatiale renforce la conformité au groupe.
À l’inverse, les individus ayant une identité universelle (se sentant citoyens du monde)
n’ont pas besoin de proximisation pour agir.
→ Les catastrophes lointaines les concernent autant que les événements proches.
Donner du sens : ancrage et objectivationEnfin, il existe deux processus par lesquels les individus donnent du sens à un phénomène complexe comme le changement climatique :
🔸 1. L’ancrageC’est le fait de traduire l’inconnu en catégories familières. Par exemple :
Une canicule est perçue comme une “punition de la nature” → ancrage dans un cadre religieux.
La fonte des glaces devient une “catastrophe naturelle” → ancrage dans des schémas connus.
L’ancrage peut réduire la DPCC en intégrant le phénomène dans un cadre familier.
Mais attention : il peut aussi banaliser (“il a toujours fait chaud l’été…”).
🔸 2. L’objectivationC’est le processus qui consiste à rendre concret ce qui est abstrait.
Il passe par des images, symboles et exemples :
Les canicules, inondations ou incendies qui incarnent le changement climatique.
L’ours polaire sur sa banquise, devenu une icône mondiale.
L’objectivation proximise fortement le changement climatique : elle le rend visible, émotionnel et vécu, et c’est souvent à ce moment-là que les gens se sentent directement concernés.
🌱 En conclusionLa distance psychologique est une clé pour comprendre pourquoi il est si difficile d’agir face au changement climatique.
Mais il ne suffit pas toujours de rapprocher le phénomène pour provoquer l’action.
Tout dépend de qui reçoit le message, comment il pense, ce qu’il ressent, et à quelle communauté il se rattache.
Autrement dit :
Pour mobiliser efficacement, il ne faut pas seulement parler du climat.Il faut parler du climat de la bonne manière, à la bonne distance.

