Ces bascules climatiques qui inquiètent
L'équilibre climatique de notre planète repose sur des systèmes locaux régulateurs. Or, les scientifiques observent que l'équilibre de certains de ces systèmes pourrait être rompu, avec un risque de basculement irréversible vers... l'inconnu.
© Getty Images / Daniel Grizelj

Qu'est-ce qu'un point de bascule ?
Un point de bascule est un point de non-retour au delà duquel le fonctionnement d'un système n'est plus garanti et change drastiquement. Le basculement est souvent irréversible : par exemple, si au delà d'une certaine température, toute la glace du Groenland fond, elle ne se reconstituera pas par la suite.
Dans un article datant de septembre 2022, une équipe de scientifiques a identifié 16 points de bascule climatique : 9 points de bascule à impact mondial et 7 points de bascule à impact régional.
Chaque point de bascule à son propre seuil de déclenchement, avec un écart d'incertitude, et un délai de bascule. Prenons l'exemple de la forêt amazonienne :
- La bascule de la forêt amazonienne serait sa transformation en savane.
- Cette transformation pourrait se déclencher entre un réchauffement compris entre 2°C et 6°C (écart d'incertitude) avec une estimation à 3,5°C.
- Une fois la bascule atteinte, la transformation de la forêt en savane prendrait entre 50 et 200 ans, avec une estimation à 100 ans.
Il est à noter que ces estimations ne prennent pas en compte des facteurs extérieurs comme la déforestation par exemple, qui affaiblit la résilience de la forêt amazonienne en réduisant sa surface. Ainsi, la déforestation pourrait précipiter la bascule.
Points de bascule critiques
Notre climat s'est aujourd'hui réchauffé d'environ 1,2°C (avec une moyenne d'1,5°C franchie sur les douze derniers mois).
A ce niveau de réchauffement, 6 points de bascule atteignent leur zone possible de basculement.
Par exemple, la calotte glaciaire du Groenland est entrée dans sa zone de basculement, puisqu'elle est estimée entre 0,8°C et 3°C, avec une probabilité plus forte autour de 1,5°C.
Source : magazine Science

Effets attendus lors des bascules
L'effondrement des calottes glaciaires relâcherait une immense quantité d'eau douce froide dans les océans. Cela entraînerait :
- une montée du niveau de la mer (jusque 70 mètres avec l'ensemble des calottes glaciaires qui auraient fondu)
- des conditions météorologiques extrêmes, telles que fortes pluies, tornades, etc.
- la disparition d'écosystèmes (faune et flore)
- la diminution des réserves d'eau douce mondiales
- l'accélération du basculement du pergélisol et des courants océaniques
L'effondrement du gyre océanique subpolaire est le point de bascule auquel on fait référence lorsqu'on parle d'effondrement de l'AMOC (système de courants permettant la circulation des eaux chaudes de l'Equateur vers le pôle Nord) ou souvent à tort, de celui du Gulf Stream (courant localisé près des côtes nord-américaines, faisant partie de l'AMOC). L'affaiblissement de ce courant est déjà observé. Les scientifiques sont très prudents sur le fonctionnement de ce système, mais un ralentissement significatif pourrait entraîner :
- une accentuation des effets du réchauffement climatique en Europe de l'Ouest
- une perturbation des cycles de pluie à l'échelle de la planète : pluies diluviennes à certains endroits, sécheresses accrues dans d'autres.
Si le courant s'affaiblissait jusqu'à disparaitre, alors les scientifiques anticipent des conséquences extrêmes, mais difficilement prévisibles. Il est probable que :
- les hivers de l'hémisphère Nord deviendraient plus rudes, notamment en Europe Occidentale,
- les moussons pourraient être remplacées par des sécheresses en Afrique et en Inde,
- la fréquence des tempêtes augmente.
Le scientifique Andrew Watson indique que les prédictions restent hypothétiques car "Nous craignons que certains processus viennent nous surprendre". Est-ce le cas avec le réchauffement inexplicable des eaux de surface de l'Océan Atlantique depuis plus d'un an ? (en savoir plus ici).
La disparition des récifs coralliens tropicaux entrainerait la disparition des écosystèmes marins associés (25% de la vie marine), avec pour conséquence :
- la difficulté à se nourrir pour de nombreuses populations dépendant de la pêche vivrière
- la mise en danger de population consommant des poissons plus susceptibles de transmettre la ciguatera, une maladie contractée en consommant des poissons malades après un contact avec des récifs coralliens en mauvaise santé.
- la perte d'emploi de nombreux petits pêcheurs, et de zones touristiques entières associées à la plongée.
- la difficulté de se fournir en composants de médicaments (contre le SIDA, le cancer) issus de la pêche dans ces récifs.
Le dégel brusque du pergélisol boréal induirait :
- la libération de grandes quantités de méthane et de CO2 stockés dans le pergélisol
- la déformation ou l'érosion de la surface du sol, donnant lieu à des affaissements de terrain, qui mettent en danger les infrastructures humaines. Le coût d'entretien de ces infrastructures devient donc exorbitant, et peut mener à des relocalisations de villes entières.
La perte brusque de glace de la mer de Barents produirait des effets semblables à ceux de l'effondrement des calottes glaciaire, avec des conséquences additionnelles :
- le besoin de mettre en place des nouvelles routes de navigation autour de l'Arctique
- des écosystèmes qui disparaissent, privant de nourriture et de revenus les communautés inuites
- une augmentation du réchauffement climatique sur le plateau tibétain.
Le danger des politiques actuelles
Les auteurs de l'étude "Exceeding 1.5°C global warming could trigger multiple climate tipping points", parue en septembre 2022 dans Science, lancent une alerte.
"La Terre pourrait avoir quitté une sécurité climatique depuis 1°C de réchauffement global. (...) La probabilité d'un point de bascule augmente encore dans la fourchette de Paris de 1,5 à moins de 2°C de réchauffement. Les politiques actuelles qui conduisent à un réchauffement de 2 à 3 °C sont dangereusescar elles risquent de déclencher de multiples points de bascule climatiques. Notre évaluation actualisée des points de bascule climatiques apporte un soutien scientifique solide à l'Accord de Paris et aux efforts associés visant à limiter le réchauffement climatique à 1,5°C."
Pour aller plus loin
Cet article a été rédigé en utilisant ces sources: